Emmanuel Bocquet : “African Digital Business Booster”

African Digital Business Booster

‘’Le digital impose une approche moins géographique’’

Emmanuel Bocquet est un ‘’African Digital Business Booster’’ et une référence du digital à Dakar. Très connu sur Linkedin, il travaille pour GreenTec Capital, à accompagner et financer les startup ouest africaines. De formation ingénieur informatique dans les années 90, puis DSI (Directeur des Systèmes d’Informations), il a ensuite occupé des postes de direction générale et d’entrepreneur. Emmanuel Bocquet a travaillé pour de nombreux acteurs du e-commerce et du digital (Fnac, Dior, LVMH, Cdiscount…), entre l’Europe et le Sénégal où il vit et réside depuis plus de dix ans. Bridges Builder l’a pris en aparté pour une conversation.

  •  Emmanuel, “”We are social’’ et Hootsuite, viennent de publier leur ‘’Digital Report 2020, quels sont les enseignements majeurs que vous retenez surtout en ce qui concerne les différentes régions Africaines (Afrique de l’Ouest, de l’Est, du Nord; Centrale et Australe)?

Cette division de l’Afrique ne tient plus vraiment. Le digital impose une approche moins géographique. L’Afrique du Nord n’a plus vraiment de sens: le Maroc tient la route, l’Algérie a raté complètement le virage et s’enfonce de plus en plus. La Tunisie flotte. La Libye a disparu, et l’Egypte explose dans le digital comme en pression sociale. Désormais les blocs sont :

– les pays maritimes anglophones à peu près en paix, qui sont en train de préparer un décollage (Nigeria, Kenya, Ghana, Egypte, Rwanda, Afrique du Sud dans une certaine mesure…);

– les pays maritimes francophones à peu près en paix, qui se développent lentement, à l’exception du Maroc et de la Côte d’Ivoire qui accélèrent un peu;

– les pays en guerre et les pays enclavés sans accès aux câbles sous-marins (Centrafrique, Tchad, Niger, Mali, Burkina, Burundi …) qui n’ont quasiment pas d’existence digitale et qui régressent par rapport au reste de l’Afrique.

Mais, ce qui frappe surtout, c’est plus généralement la disparité du développement de la bande passante pour la data mobile, les réseaux sociaux, le mobile money. Dans certains pays, le digital est encore sur les bases de 1990. Dans d’autres pays, les banques sont en passe de disparaître, où l’installation d’une antenne mobile permet la création d’un village. Mais, plus encore que les infrastructures qui appartiennent à des opérateurs télécoms internationaux, aux réseaux sociaux qui sont essentiellement américains, où le mobile money que certains pays érigent ou outil de gouvernement, ce à quoi il faut être attentif, c’est aux contenus. Tous ces réseaux, tous ces contacts, tous les moyens, c’est pour faire quoi ? Certains pays, au travers des jeux d’argent en ligne, du e-commerce d’importation sont en train de se construire des chaînes. D’autres, par la création d’une industrie de la vidéo, par le e-gouvernement ou la digitalisation du cadastre sont en train de préparer leur avenir. Dans ce continent géant, des voisins partent dans des directions opposées, et des pays totalement différents se retrouvent dans les solutions digitales.

  • Dans une approche comparative entre la Maroc, la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Kenya, qui seraient pour beaucoup de spécialistes des start ups dans le domaine digital, ”The African IT Cities”, quelle est votre analyse en termes d’analyse SWOT, de leurs écosystèmes, de leurs acteurs, et de leurs enjeux respectifs?

Je connais très mal l’Afrique de l’Est et le Kenya. Mais, le leader incontesté du digital et des startups est aujourd’hui à l’Ouest, c’est le Nigeria. A côté toutes les autres économies, particulièrement dans le digital, sont des naines. Les seuls pays du continent à avoir un poids face au Nigeria sont l’Afrique du Sud, l’Égypte et le Kenya.Pour nos frères du Maroc, du Ghana et de la Côte d’Ivoire, ce sont en effet les leaders francophones. Le Maroc est le poids lourd en termes de population, de richesses et d’infrastructures. Mais, le Ghana a un ADN plus digital que le Maroc, plus innovant. La Côte d’Ivoire est assez en retard, mais l’accélération de ces dernières années, me rend plutôt optimiste. Et tout récemment le Sénégal semble être sur le point de se réveiller. On va voir d’ici 2 ou 3 ans. Ce qui est intéressant, c’est de constater que dans tous ces pays, les modèles sont souvent différents des modèles occidentaux. Le premier réflexe a été de plugger Amazon, Uber, Airbnb, Netflix, Expédia, Facebook, etc. Mais, si certains ont réussi à s’implanter comme Facebook ou parfois Uber, d’autres ont complètement échoué, comme Amazon. Les modèles virtuels à accélération exponentiels venus de la Silicon Valley, sont trop fragiles face à la complexité Africaine. Il faut souvent des modèles mixtes, avec une composante physique, des interventions humaines, des croissances plus linéaires. Mais, bien malin qui peut prédire quoi que ce soit à 5 ans, et plus encore à 10 ans en Afrique. Il suffit parfois d’un troisième mandat, d’une crise pétrolière, ou d’un nouveau virus pour qu’un pays bascule, dans le pire comme dans le meilleur…

  • Vous êtes le fondateur du Salon E-Business au Sénégal. Quels sont les retours d’expériences pour les startups dans le e-commerce et quelles sont les perspectives qui se dessinent pour ce grand rendez-vous des startups?

Le commerce, c’est l’ADN du Sénégal. Si vous arrêtez quelqu’un dans la rue et que vous lui dites que vous avez un container bloqué à Dubaï, n’importe qui va vous dire qu’il a une solution pour vous, qu’il connait des gens, il connaît les taux de douane, les prix de vente… Mais, le jeu du commerce, c’est qu’il y en a deux types : celui qui achète à gauche pour vendre à droite, avec presque aucun investissement, et aucune valeur ajoutée. En e-commerce, ça donne des modèles économiques de ”dropshipping” ou de ”marketplace” à la Jumia. Et c’est très fragile. Le e-commerce “profond”, c’est celui qui va négocier des achats en Chine, au Maroc et dans la Vallée du Fleuve Sénégal, qui fait améliorer, bander ou packager ses produits, qui les stocke, qui les répartit dans différentes zones, qui les vend et qui les livre en une heure. Et ça nécessite beaucoup d’investissement, d’effort et d’expertise. Tout le monde ne peut pas faire comme Amazon. Par conséquent, il faut sortir des terrains battus du e-commerce classique, et aller dans la brousse digitale, là où les startups travaillent, galèrent, innovent. Il faut aller dans leur sens, et les écouter plutôt que de discourir. Ceux qui ont des solutions digitales pour la vraie vie n’ont pas besoin de tribune, de concours, de trophées. Ils ont besoin de marchés, de clients, de salariés, de fournisseurs, d’argent. C’est dans cette logique que nous allons travailler

  • Nous avons pu lire sur votre page Linkedin que vous collaborez avec GreenTec Capital Partners qui investit dans des PME et des start-ups africaines. Vous voudrez bien revenir pour nos lecteurs,sur Gren Tec Capital Partners sur sa vision et sa démarche pour les PME et les start-up africaines.

GreenTec est parti du principe que la plupart des startups africains, pour se développer solidement et rapidement, ont besoin de chiffre d’affaires plutôt que d’argent en banque. Nous investissons donc nos efforts dans les startups avant d’éventuellement de les aider à lever des fonds. Cela permet d’avoir des business plus sains, et plus solides face à des investisseurs qui peuvent investir plus en confiance, dans des entreprises qui ont une valeur plus grande. Le gros de nos investissements, c’est du conseil en stratégie, du développement commercial, de la stratégie digitale, de la recherche de partenaires, fournisseurs, ou clients. La levée de fond vient à la fin en général, après 6 ou 12 mois.Nous misons sur le secteur du digital, mais aussi dans l’agriculture, l’électricité solaire… GreenTec est partenaire de l’AFD, du GIZ, et maintenant de la Délégation à entrepreneuriat Rapide (DER) du Sénégal. Et je pense qu’en Côte d’Ivoire et au Sénégal, où nous sommes installés en force, nous allons faire de belles choses.

Propos recueillis par Siré SY

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